Les points sur les i

C’était un petit garçon qui dessinait toutes sortes de points sur ses I : en forme de coccinelles, de papillons, de balles de baseball, d’oiseaux, de fusées, de pièces d’or.

Sur ses copies de compositions, il mettait ainsi de son univers, de ses inspirations et s’impliquait totalement dans sa création. Aussi aimait-il se servir de différentes couleurs : le rouge, le vert, le bleu, pour donner du relief et de la personnalité à ces mots qui traduisaient ce qu’il avait à exprimer.

Un jour, une grande personne sérieuse et sécurisée par les normes et les conventions, une grande personne qui s’appuyait sur les vérités qui lui avaient été inculquées, lui reprocha ces fantaisies au nom de l’efficacité et de la rigueur en lui vantant les mérites de l’immuable stabilité de la mine grise et des points biens ronds.

Le petit garçon, qui aimait beaucoup plaire, tenta de croire qu’effectivement, peut-être était-ce bien mieux de suivre ce genre de procédure. Il se mit à s’appliquer à écrire aussi régulièrement possible dans un esthétisme neutre et passe-partout afin de ne pas déplaire, de ne pas se tromper, de ne pas gaspiller ce temps si précieux, de ne pas imposer à l’autre ce qui risquait de ne pas convenir, laissant de côté cette fantaisie jadis si chère à son coeur.

Curieusement, écrire était devenu beaucoup plus ardu. Plus long et beaucoup moins fluide. Avant, il remplissait presque le double de lignes requises pour respecter la consigne, avec ses phrases vivantes, riches en vocabulaire et pleines de liens passionnants. Là, ses phrases correctes et conformes à l’ordre établi étaient devenues insipides et il arrivait à peine à en fournir la moitié de ce qui était demandé. Il voulait bien faire pourtant, mais en ne voulant déplaire à personne, il ne plaisait plus à personne…pas même à lui-même…

Un jour le petit garçon découvrit le théâtre. Il apprit à faire surgir, à partir de son imaginaire et de sa créativité, toutes sortes de traits de personnalité, toutes sortes de qualités et de préférences. À travers ce jeu, il rencontra le beau et le fascinant dans les autres, mais aussi le fragile. C’est alors qu’il se mit à écrire à nouveau, des pièces de théâtre captivantes pleines du meilleur de lui-même, pleines du meilleur des autres aussi. Il s’est remis à utiliser le bleu, le rouge, le vert et même à mettre de la fantaisie sur les points sur les I.

Lorsqu’il montrait ses cahiers, il rayonnait de fierté et de joie et prenait alors totalement la liberté d’être tel qu’il était. Il passa des heures et des heures à créer et à étudier cet art extraordinaire qu’est le théâtre. Il prit des cours et se mit ensuite à enseigner.
Un jour, il réalisa même que ses élèves, à son contact et au contact de cet art, se transformaient, devenaient plus sensibles, plus ouverts, plus humains…Il avançait dans sa vie, porté par sa passion, par sa mission, sa mission de vie. Il n’était plus amer ou blessé par le souvenir de la mine grise et des points biens ronds. Il avait touché à la fragilité et aux rêves qui avaient amené cela, à ces besoins cachés derrière et avait décidé par- fois d’écrire en gris (avec élégance tout de même) pour certaines personnes qui se sentaient mieux ainsi. Il s’amusait alors à placer toute sortes de points farfelus sur les I, mais dans son imagination. Ceux-ci dansaient pour lui et lui redonnaient le sourire tandis que de beaux petits points réguliers et discrets se déposaient sur la feuille.

Il avait aussi découvert qu’on peut écrire plus gros, plus espacé, en lettres attachées, en lettres moulées, au stylo, à la plume, à l’ordina- teur, en abréviations, en anglais, en espagnol, en portugais…et tout cela quelque part lui plaisait.

Avez-vous déjà été cet enfant ?
Êtes-vous maintenant cet adulte ?
Que choisissez-vous d’être aujourd’hui ?

 

Métaphore signée Anne-Hélène Chevrette
Enseignante en PNL et en hypnose

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